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Ismaïl Bahri, la force de la fragilité

Auteur : Éloïse Bouton
Date de publication : 21/04/2009

Ismaïl Bahri
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C’était un projet dans le cadre d’un cours de gravure. Alors étudiant à l’Institut supérieur des Beaux-arts de Tunis, Ismaïl Bahri se rend sur la plage où il imprime l’endroit où la mer meurt sur le rivage, frontière qui le sépare de la France. Ce geste symbolique scellera le début de tout son travail. Cet artiste de 31 ans réalise des œuvres vivantes, qui palpitent avec justesse, pudeur, poésie et délicatesse. Une « cohérence dans le nébuleux subtil et pur au bord de l’indéchiffrable ».       

galerie top galerie left galerie btm galerie right Ismaïl Bahri, Courant d'air
Ismaïl Bahri, Résonances
Ismaïl Bahri, Ecumes

Quelle est votre démarche artistique ?


 


Je ne privilégie aucune méthode et évite toute notion de technicité, mais tâche de trouver une manière de faire spécifique à chaque travail. Rien n’est plus exaltant que de découvrir et d’apprendre tout en faisant. Le peintre et sculpteur Alberto Giacometti a déclaré : « je fais de la sculpture parce que c’est ce que je sais le moins bien faire ». Je m’identifie totalement à cette démarche. Le fait de buter sur un problème incite à créer.


 


Pour ma part, je gravite autour d’une problématique récurrente liée à la fragilité, à la vulnérabilité et au rapport ténu à l’environnement. Chacun de mes travaux répond à une organisation propre mais fragile. J’ai besoin de trouver mes propres balises quand je crée. Cela ne m’intéresse pas de m’engager sur une route trop claire et déjà empruntée, je cherche à me frayer mon propre chemin. Au final, le résultat apporte parfois peu par rapport au processus lui-même.


 


Qu’est ce qui vous inspire ?

 

Tout ce qui m’entoure m’inspire : un objet, un livre, un film, une musique… Je suis séduit par les artistes qui ont un style personnel. Edith Dekyndt m’intéresse car une cohérence se dégage de ses œuvres, même si chaque pièce résulte de la confrontation à un problème technique particulier. Paul Klee fait preuve d’une inventivité perpétuelle. Chacune de ses œuvres contient une logique interne et une dimension expérimentale.

 

Je suis aussi influencé par la littérature, la philosophie (Gilles Deleuze) et le monde scientifique. Agnès Pockels, pionnière allemande dans le domaine de la chimie au XIXe siècle, a un parcours fascinant. Se voyant refuser l’accès à l’université, elle  a travaillé chez elle pendant dix ans, étudiant en autodidacte les propriétés des surfactants et la tension superficielle des solutions (par exemple les films de savon). Elle est l’origine de la théorie de la physique des surfaces.  

Pour citer un exemple précis, Courant d’air m’a été inspiré par la bande dessinée Gaston Lagaffe et le côté géométrique du gag à la fois comique et très épuré. Tout gravite autour de la vulnérabilité de cet univers dans lequel un problème revient sans cesse : celui de la jonction impossible avec le flottant qui nous échappe éternellement. 

 

Présentez-nous brièvement l’une de vos œuvres-phares.

 

J’ai réalisé Résonances en juillet 2008 dans ma maison d’enfance à Tunis. Ce projet est né d’une improvisation totale. Au départ, j’ai filmé le goutte-à-goutte de la baignoire de la salle de bains pendant une semaine. Petit à petit, j’ai eu envie de dessiner sur cette paroi et de mixer les techniques autant que possible. Je me suis donc mis à dessiner et me suis filmé en train de dessiner. Les dessins se sont progressivement mués en écrits arabes et français.

 

L’écriture arabe s’est imposée comme plus pertinente étant donné le contexte de retour à l’intime dans cet endroit fort. Il s’agissait de revisiter ce lieu d’enfance par une réappropriation et une exploration de la langue. L’effet de l’eau dans la baignoire interagissait avec l’encre et effaçait les écritures. Les images devenaient des structures fragiles au bord de l’effacement, mais qui tenaient quand même.

La ligne directrice de ce travail résidedans la flottaison de l’eau et de l’encre qui vient fracturer les mots en renvoyant à l’horizon et au lointain. Cet univers miniature évoque un espace intérieur lointain et imaginaire. 

 


Comment définiriez-vous la particularité de votre travail ?


 


Mes travaux sont fragiles, éphémères et s’apparentent à la performance. Cela complique leur présentation dans des lieux traditionnels d’exposition. En 2006, j’ai présenté Coulée Douce, travail littéral sur l’ondulation et le flottement rendu visible de manière très graphique, dans la galerie Itinérante, dans le 13e arrondissment de Paris.


 


Je pense que la particularité de mes projets relève aussi de leur caractère inachevé. Ils sont en mouvement perpétuel et ne sont jamais finis. Le rapport à l’organique et à l’animal est toujours très présent. Je crois beaucoup à l’efficacité dans la simplicité et mes travaux tendent à aller droit au but, sans tergiverser. 


 


Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

 

Je travaille sur Ecumes, une série de quarante dessins réalisés avec du lait et inspirés d’un texte de Francis Ponge sur les mollusques. Je cherche à articuler le flottant et à solidifier ces méduses imaginaires au bord de la disparition tout en respectant la contrainte technique imposée par le lait. Cette substance a des particularités passionnantes. Les pellicules infimes de lait sèchent et capturent les poussières environnantes. 

 

Je réalise également une série de photographies en Tunisie intitulée Sueur. Le principe consiste à dessiner avec les rides des personnes en déposant une goutte d’encre sur leur peau et à laisser des étoilements se former naturellement dans les pores. Cette contamination visuelle reprend encore la thématique de la confusion des espaces.  Je prévois d’imprimer ces tirages en grands formats afin de donner l’impression d’immenses ciels étoilés. 

 

Que vous manque-t-il aujourd’hui ?

 

Je souhaiterais avoir davantage d’espace ou un atelier pour travailler. J’aimerais beaucoup filmer un mur (rires). 

  

 

Actualité

 

Panorama des Cinémas du Maghreb, mai 2009, Écran Saint-Denis, Saint-Denis, France.

Confusion, un scénario de Jacques Tati, Episode II: "Bien vu, malentendu", avec Alexandrine Dhainaut, Il était unefois le cinéma, avril 2009.

6th Naoussa International Film Festival, du 7 au 10 mai 2009, Grèce.

Vienna Independent Shorts, du 14 au 21 mai 2009, Vienne, Autriche. 

 

 

 

Ismaïl Bahri :  www.ismailbahri.com


Mis à jour : 22/08/2010

Credits photos : Ismaïl Bahri

Copyright : UNIVARTS © 2009 - Tous droits réservés

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